Fils de qui? Père de qui?
Si l'école apporte à tous la connaissance, l'éducation sociale relève plutôt des familles. Le jeune garçon confronté au monde, à ses condisciples, à la sexualité, peut normalement compter sur son père pour l'écouter, l'aider à s'y retrouver, et se faire une place dans la société. A son tour, il aura pour ses enfants ce soin du soutien et de l'écoute, heureux de transmettre les valeurs de ses pères. Cette continuité transgénérationnelle de la civilisation est d'usage dans l'humanité, l'amour d'un père pour son fils et d'un fils pour son père en sont le témoin, la transmission fonctionne.
L'homosexualité représente une rupture de ce schéma. Le garçon qui se découvre gay ne peut guère en parler à son père, étranger à cet univers. Sur ce point, les jeunes gays sont le plus souvent orphelins, et doivent se construire seuls, le plus souvent dans la douleur, car l'école est aussi complice de ce silence, et cache l'homosexualité comme composante de la civilisation. De même, devenu adulte, le gay n'a généralement pas d'enfants à qui transmettre cette connaissance particulière du monde, car s'il n'est pas rare que des gays aient des enfants, il est rare qu'ils soient également gays. Un adulte gay est, culturellement, sans descendance.
Il y a là une rupture de la transmission culturelle, l'homosexualité qui apparait spontanément donne ces coups de ciseaux dans les relations parents-enfants, et crée ces individus isolés, souvent perdus, souffrant d'incommunicabilité de leur adolescence à leur mort, avec la solitude morale pour compagnon de vie.
Au mieux, on bénéficie d'une famille qui accepte cette homosexualité, et où d'autres se chargent de faire des enfants. On reste alors inscrit dans une continuité humaine ou les générations se cotoyent, mais le vécu gay et son univers restent incommunicables, malgré les bonnes volontés familiales, car le vécu ça se partage, ça ne se raconte pas, il y faut une conivence. Le pédé est accepté dans la famille, son pacsé aussi s'il vit en couple pseudo-normal, mais pas question de raconter ses petites cochonneries.
Comment se construire socialement sans cette schizophrénie quand on vit dans l'homosexualité?
Devant cette incommunicabilité des consciences, les gays ont tendance à s'agréger, quand ils le peuvent, avec leurs congénères. C'est déjà un moyen de lutter contre la misère sexuelle, et la recherche de partenaires est un moteur puissant pour fréquenter les lieux où les gays se rassemblent. En dehors des lieux de drague, habituellement réduit à une consommation sexuelle sans réel échange, il existe depuis la légalisation de l'homosexualité un secteur commercial assez fourni. En réalité, il apparait très vite superficiel, extraordinairement codé, et ne se prête guère à de vraies rencontres humaines, mais plutôt à une consommation convenue. Chacun y fait assaut de conformité aux codes et à la mode, triche pour en mettre plein la vue, avec une outrance où les gays sont passés maitres, quitte à vivre en privé dans la misère, en claquant tout dans ces lieux de mirages. Ce ne sont pas des lieux où l'on peut parler à autrui de ses misères, de ses hésitations, de ses doutes, partager des points de vue, trouver de l'aide morale, apprendre quelque chose. De plus, du fait de leur fonctionnement, ces lieux sont particulièrement ségrégationnistes : boites à minets fashion, bars cuirs, saunas défraichis pour les vieux, et gare à celui qui se trompe de casting.
Chacun sait par devers soi qu'il s'agit d'épater la galerie, que tout le monde en fait autant, mais une fois rentré de ces soirées ébouriffantes et creuses, où tout le monde fait semblant de s'amuser et d'être heureux, la grosse déprime, voire le suicide, guettent sur le pas de la porte. La chambrette minable, le loyer pas payé, les conflits au boulot pour ceux qui en ont un, rien n'est réglé, et on est toujours aussi seul pour se débattre dans les difficultés. Pour les plus âgés, le racisme anti-vieux des gays alourdit la note, et même pour ceux qui terminent leurs jours dans l'aisance, la solitude est la règle imposée par la communauté gay. Et être seul au milieu de la foule est pire que l'être sur une ile déserte...
En conclusion, chacun flippe dans son coin, en le cachant soigneusement. Les plus jeunes croient vivre intensément dans cette vacuité, en réalité sans la moindre culture (où l'auraient-ils apprise?), en attendant une vieillesse inéluctable qu'ils imaginent sinistre et ne veulent pas prévoir, puisant dans leur angoisse de ce devenir la méchanceté de leur racisme anti-vieux. Les plus vieux se replient faute d'être acceptés par les premiers, fréquentent 3 ou 4 autres vieux dans le même cas, ou s'ils ont les moyens culturels et matériels partent dans d'autres contrées où ces exclusions ne se pratiquent pas, et font ce qu'on appelle du tourisme sexuel. Les jeunes et les vieux sont le plus gros contingent de suicidés chez les gays. A la sortie, l'état rafle la mise, car comme on sait les successions en déshérence vont au trésor public.
Chez les gays occidentaux, on passe d'une jeunesse no-future à une vieillesse qui ne laisse pas de traces. A se demander si on a existé...
Pourtant, il y aurait une réponse culturelle possible à cet état de fait, bénéfique à tous, maintenant que l'homosexualité a pignon sur rue.
Il suffirait de tordre le cou au fossé entretenu entre les générations de gays. En dehors des histoires de coucheries, et du cliché répandu des vieux qui considèrent les jeunes comme de la chair fraiche, un lien intergénérationnel serait profitable à tous.
Qu'il s'agisse de soutien moral, pour un jeune gay largué qui aimerait bien savoir, en cotoyant des gays plus âgés, comment on vit et assume son homosexualité une fois adulte, ou apprendre des choses sur la sexualité particulière des gays, ou accéder à une culture qu'il ignore (et qui n'est pas la "culture gay" des galeries du Marais), il ne manque pas de gays plus âgés disposés à partager ces échanges, voire même ravis de pouvoir ainsi transmettre leur vécu et leurs connaissances, chacun des deux trouvant dans cette complicité de quoi contribuer à son équilibre psychique personnel.
De même, beaucoup de jeunes gays ont du mal à trouver un travail stable et intéressant, et sont souvent confrontés à plus de difficultés que les autres pour s'établir matériellement dans la société. Pendant ce temps, les gays plus âgés peinent à assumer leur quotidien, consomment des services d'aide à la personne pour faire les courses, le ménage, renoncent à faire la cuisine par solitude, ont des chambres d'amis vides, alors qu'ils seraient ravis de pouvoir s'appuyer sur de plus jeunes, sans avoir à se cacher des mille détails de leur intimité, que ces hétérosexuels qu'ils paient violent et ne comprennent pas, ni devoir se taire sur leur vécu, scandaleux à ces étrangers. Trouver un repreneur pour un commerce ou une activité sont aussi des soucis de gays, ils ne sont pas exempts des difficultés de transmission que les gouvernements tentent d'aplanir, et préféreraient le plus souvent ne pas s'en remettre au premier hétéro venu.
Partager l'assurance ou l'aisance complice d'un ainé est profitable aux plus jeunes, et donne aux plus âgés le sentiment de n'avoir pas vécu en vain. Tout cela aboutirait à recréer du lien, là où la plupart des gays sont totalement seuls, malgré l'image publique artificielle que donnent les gay pride, d'une communauté soudée où tout le monde s'amuse. Cette complicité intergénérationnelle gay existe, mais elle est trop rare et généralement cachée, ce n'est pas à la mode, même pour une simple cohabitation locative. Les hétéros réfléchissent beaucoup là-dessus en ce moment, pourquoi pas nous?
La prostitution n'est pas le seul moyen d'établir des liens entre les générations de gays.
15/10/07 - 10:24
analyse très forte et si juste ! est-elle acceptable ou/et acceptée de ces "jeunes" ?
tontonzig