lire Guyotat
Il y en a qui lisent Guyotat comme d'autres lisent Sade, ou Genêt. En dehors des pages salaces qu'on peut lire d'une seule main, et qui évoquent des situation sexuelles tellement aux antipodes de leur banale sexualité quotidienne qu'ils en nourrissent leur fantasmes et leurs masturbations, ils ne connaissent pas le reste du texte, ou si peu.
Sade, c'est une écriture française classique, c'est peut-être ennuyeux quand on ne saisit pas les concepts de l'auteur, mais on peut le lire. Chez Genêt, c'est déjà différent. Le texte commence à se télescoper, à prendre des libertés avec la forme, tantôt très cru, lapidaire et évocateur, bien que banalisé, tantôt pontifiant et orné, mis en exergue comme un tableau sur un mur, souvent au moment même où il est question de choses apparemment banales, marquant précisément qu'elles le sont beaucoup moins qu'elles n'en ont l'air, que d'autres sens sont possibles. Sade et Genêt partagent le goût pour les anti-valeurs, les valeurs retournées. Chez Sade, on fait adorer les marques de sa puissance sociale en public, et on s'empresse de s'isoler dans le boudoir pour chier et pisser dessus. Chez Genêt, la trahison ou le crime sont élevés au rang des beaux-arts, ceux qui ont vu le Querelle de Fassbinder en conviendront.
Guyotat pratique également ces translations de valeurs, mais de plus son écriture est discursive, erratique, on passe d'une situation à une autre sans transition, abruptement, parfois même sans un retour à la ligne, un simple "/ ", que Guyotat inclut dans son répertoire de ponctuation. Certains le trouvent illisible. Cette écriture n'est pas sans rappeler celle de Burroughs. Lui aussi hache son récit, dans un style littéraire déconstruit-reconstruit qui, depuis la fin du 19° siècle, tente de circonvenir la fausse perpective de la linéarité temporelle du récit balzacien. Chez Burroughs on note un autre effet de style, la répétition du même texte au cours du récit. Cette répétition est parfois strictement identique, ou comporte un complément qui précise une idée passée précédemment, ou encore caviarde la répétition d'autres choses nouvelles, ou différentes, indiquant par là combien la pensée n'est pas fixée, et combien le texte linéaire écrit proprement est loin du ressenti ou du réel. Tous deux ont aussi un goût marqué pour le néologisme, autre façon de sortir du cadre étymologique des mots, ils fabriquent de la langue.
Si ces auteurs partagent le rayon de la littérature sulfureuse, ce n'est pas en raison de ces effets de style, mais bien parce qu'il est convenu de les classer dans la "littérature érotique", homosexuelle de surcroît le plus souvent. Et du coup, voilà l'auteur piégé dans une étiquette qui le restreint, l'emprisonne, dévoie son propos, et amène tout naturellement à le lire pour les pages précisément "érotiques", comme si le reste n'était qu'un emballage de circonstances, propre à donner une caution littéraire à un bouquin de sex-shop. Dire que Sade est un libertin, au sens du libertinage érotique, c'est nier qu'il est un libertin au sens du 18° siècle, c'est à dire, bien au delà d'une sexualité, un anti-chrétien, un anarchiste, un dangereux séditieux, qui met par ses propos l'édifice social en péril. C'est pour ça qu'on l'a enfermé, pas pour ses frasques sexuelles, qui ne sont qu'illustratives du propos politique.
En réalité, ces auteurs illustrent (même si le propos de chacune de leurs oeuvres est différent) combien l'homme est inséparable de sa sexualité, qu'il ne s'en éloigne que pour y revenir, et combien tous ses gestes, actions, pensées, rêves, en sont pétris, y compris l'organisation sociale, malgré le bon ton qui fait que chacun feint de ne pas s'en apercevoir, de ne pas être personnellement concerné. C'est en ce sens que cette littérature est obscène, littéralement qu'elle donne à voir ce qu'il est convenu de cacher, ou de refuser de voir, mais qui est pourtant bien là. Il s'agit de l'articulation symbolique de la sexualité et du social, de la naissance du langage, et rares sont les oeuvres qui articulent homosexualité symbolique et civilisation.
Pierre Guyotat s'intéresse aux conflits, à la guerre. La guerre nue, celle du terrain, pas les discours moraux des politiques qui la justifie, mais celle que vivent les troufions sur le front. La guerre modifie radicalement l'organisation des sociétés où elle surgit, redistribue le pouvoir dans un mélange de respect des hiérarchies, et de destruction de l'ordre établi. Cet état belliqueux, où les circonstances justifient les solutions expéditives, les abus, la violence, ne peut pas ne pas être mêlé à la sexualité. Elle apparait comme un révélateur, plus explicite que les discours apparents, des conduites de guerre. Elle est machiste, phallique, fille d'Arès, sadique et sans pitié, ne distingue pas homo et hétérosexualité, et nage dans le sang. Pas seulement d'ailleurs, le sang seul serait un symbole pur, il s'y mêle des vomissures, des diarrhées, de la sueur, du sperme, des poux.
Point n'est besoin de situer précisément dans le temps ou l'espace le conflit support de la pensée. On retrouve chez Guyotat des bribes de guerres coloniales, avec une métropole lointaine, des supplétifs et des embuscades qui rappellent la guerre d'Algérie bien sûr, mais aussi des toponymes et des personnages qui rappellent les guerres antiques, perses ou puniques. Tout cela forme le contexte d'une désorganisation-réorganisation sociale où le sexe règne en maitre, notoirement dans les bordels, mais aussi dans les latrines des soldats.
Comme chez Genêt, Guyotat n'épargne aucun détail nauséeux, ni les mouches sur les glands mal lavés, ni les cadavres abandonnés en pleine rue, parfois d'enfants, sur lesquels roulent les command-cars.
Comme pour Sade, la sexualité n'est pas dissociable du récit où elle s'inscrit, elle l'éclaire et le décode, tout est fait pour que le lecteur saisisse cette unité, la révélation que cela implique, du côté sexuel comme du côté social, et combien la distinction est artifice d'apparent "savoir-vivre". La torture n'est plus là fantasme de sadisme sur autrui, mais bien éviscération des prisonniers, amputations, tortures sexuelles, dont la finalité orgasmique se révèle toute crue, car cela n'a aucune conséquence réelle sur l'issue du conflit lui-même. Il s'agit bien d'une hiérarchie aveugle, de l'exercice de la force, avec sa dimension de possession sexuelle incontrôlée, à travers des viols, parfois incestueux, dont souvent le tortionnaire se contente d'être le spectateur-organisateur.
Pierre Guyotat nous renvoie à une réalité sans fard, que son travail sur la langue empêche de récupérer. Regarder le journal télévisé après quelques pages de son écriture nous oblige à y voir tout ce qui n'est pas dit au premier degré, tout ce que recèlent les "informations" policées et anodines, de meurtres rituels et de viols symboliques.
16/10/07 - 18:59
Bel article ! Du temps lointain où je lisais Tombeau pour 500 000 soldats, je n'avais pu m'empêcher de rapprocher ce livre des ouvrages de Burroughs dont j'étais alors un fervent lecteur. L'Américain avec plus de génie poétique, je trouvais... En tout cas, merci pour cet éclairage, je vous ajoute à mes lectures.
marguerite-deraille